Le soir du 6 novembre 1995, la nécropole et le palais royal d'Antananarivo, ensemble mieux connu de l'étranger sous l'appellation de "Palais de la Reine" disparaît sous les flammes à la suite d'un incendie provoqué par des bombes incendiaires lancées par un commando de plusieurs hommes qui s'échappent ensuite tranquillement. Les gardiens se sont en effet contentés d'essayer d'empêcher l'intervention de la foule accourue tandis que les pompiers n'arrivent que longtemps après le drame pour faire de la simple figuration sur les lieux du sinistre. Résultat : en quelques heures à peine, les plus importants vestiges laissés par quatre siècles d'histoire partent en fumée pour les Merina. Non seulement donc les bâtiments mais aussi l'ensemble des cimetières, dont celui d'Andrianampoinimerina, reconnu unanimement pour être le plus grand de tous les souverains ayant jamais régné dans l'île.Les questions qui ne manquent de se poser sont alors : comment le principal monument historique d'un pays de plus de 14 millions d'habitants, situé en hauteur au milieu de sa capitale, une ville habitée par plus de 2 millions de personnes peut-il disparaître de cette manière absurde à la veille du XXIe siècle? Qui peut d'ailleurs en vouloir ainsi à un site transformé depuis des décennies en un simple "musée national", et en instance, semble-t-il, d'être reconnu comme "patrimoine de l'humanité" par l'Unesco?
Plus de trois ans après le drame, aucune de ces questions n'a encore reçu de la part des autorités la moindre réponse. Mais le plus extraordinaire est que personne ou presque n'attend non plus de leur part des réponses. Et la raison en est donc toute simple, c'est que justement, ces réponses, tout le monde les connaît déjà!
Ce n'est pas la première fois en effet qu'Anatirova (le nom véritable donné au complexe) subit la malveillance des détenteurs du pouvoir. Dès ainsi 1897, aussitôt la monarchie et la nationalité merina abolies d'un trait de plume, les autorités coloniales françaises interdisent (pour un demi-siècle!) la visite du site aux Merina puis violent l'ensemble les cimetières royaux dont ils "transfèrent" intempestivement les occupants, les dépouillent de leurs objets de valeur, retirent même les cercueils pour les exposer dans leur "musée", etc. Tous cela dans le seul but de profaner, d'avilir ces restes vénérés pour mieux terroriser les indigènes et décourager de leur part toutes velléités de résistance. Les Français voulaient montrer qu'ils étaient encore plus puissants que les plus sacrés des ancêtres des Merina, qu'ils étaient devenus les maîtres absolus, non seulement du présent mais aussi du passé et de l'avenir des vaincus. D'ailleurs, vis-à-vis de ces derniers, la France ne se voulait-elle pas la Reny Malala, une toute puissante "Mère chérie" dont on devait chanter les louanges jusque dans les églises! Quant à sa mission donc, celle-ci consistait avait tout à donner naissance à un nouveau peuple de créoles afro-asiatiques dénommé "malgache/malagasy" (une appellation longtemps injurieuse, héritée des négriers européens du XVII-XVIIIe siècle!), dont le destin sera de s'intégrer un jour à l'intérieur de la francité, incarnant elle-même l'Universel!
Toutes ces infamies, largement escamotées depuis un siècle par les "historiens" malgachistes (les spécialistes français de Madagascar qui continuent à avoir la haute main sur tout le discours "savant" concernant ce pays avec, à l'occasion, l'assistance de leurs auxiliaires indigènes dont ils cautionnent les prétentions à apparaître comme "scientifiques"), semblent constituer un phénomène unique dans les annales de la colonisation moderne.
Quant aux destructions directes de monuments historiques merina, ce n'est pas non plus une nouveauté à Madagascar. Ainsi, durant l'époque coloniale, les Français rasèrent le bâtiment royal de Soanierana et le rocher sacré d'intronisation princière d'Andohalo, sans parler de la plupart des portes d'entrée mégalithiques de la capitale. De même, en 1976, un autre incendie criminel réduisit en cendre l'ancien palais d'Andafiavaratra, le second monument du pays. Et ici également, les autorités (en l'occurrence, le gouvernement Ratsiraka!) ne firent aboutir aucune enquête crédible pour essayer de dégager leurs responsabilités, pourtant flagrantes.
Cette indifférence méprisante (pour ne pas dire, hostilité systématique!) des autorités malgaches envers les manifestations du passé national merina est également manifeste lorsqu'on considère leur refus de commémorer les événements douloureux endurés par ce peuple dans le passé. Ainsi, ni le centenaire de la chute d'Antananarivo devant les envahisseurs français en 1995 ni celui de la destruction par ces derniers de la royauté merina en 1997 ne firent l'objet d'aucune cérémonie publique conséquente. Et il en est largement de même du cinquantenaire de la tentative d'insurrection indépendantiste de 1947 qui, pourtant, coûta la vie à près de 100.000 personnes (sur 4 millions d'habitants!), du fait de la brutalité de la répression.
Et d'autant plus révélateur donc que cette même année 1997 justement, le pouvoir fit célébrer avec faste la tenue dans l'île des 2e jeux de la francophonie, réunissant sous l'égide de la France, les représentants de ses "anciennes" colonies et autres courtisans éhontés, afin de chanter ses louanges. Ce qui, déjà, a permis également de dire que la France a véritablement voulu ici "cracher sur les plaies du peuple merina, rire de ses malheurs et se féliciter de sa déchéance". Et sans d'ailleurs que l'on puisse en déterminer toutes les raisons puisqu'on voit toujours très mal ce que les Merina ont bien pu faire pour susciter tant de malveillance, tant d'acharnement même.
Quel mal un petit peuple d'origine malayo-indonésienne habitant à l'intérieur des terres de Madagascar a-t-il bien pu faire contre la France? Pourquoi celle-ci tient-elle à ce point à le voir disparaître, non sans tout faire auparavant pour le "ravaler" (objectif avoué des autorités coloniales, par le moyen notamment de la "politique des races"!), le défigurer en lui crachant dessus, le piétiner à mort?
De la part des dirigeants malgaches cependant, les choses paraissent d'emblée plus claires. En effet, on sait que ces derniers sont tous issus du FTMK/Padesm (Firaisan'ny Tanindrana sy ny Mainty-enindreny ary ny Karazany, "Union des Côtiers, des Noirs-enindreny et Assimilés"), le parti loyaliste pro-français apparu en 1946, le jour même du cinquantenaire de la proclamation de la colonisation de Madagascar. Or, face aux mouvements indépendantistes animés avant tout par des Merina, le FTMK n'avait pour autre revendication que la promotion systématique des seuls noirs grâce au maintien du système colonial. Il n'est pas alors étonnant si, en 1960, une fois l'opposition nationaliste brisée par la répression ou le discrédit, les Français transmirent aux leaders de ce mouvement, devenu entre temps le Parti Social-Démocrate, la direction de la République Malgache proclamée "indépendante"! Et le prétexte trouvé fut évidemment qu'il représentait la "majorité", à savoir le regroupement de la vingtaine d'autres ethnies de l'île, se définissant par rapport aux Merina comme étant les "côtiers" ou les "noirs". Ce qui fait que, dans le cadre du nouvel Etat, se prétendant pourtant l'héritier de l'ancien Royaume Merina (ou de Madagascar) contre qui le pouvoir colonial s'était justement établi, les Merina eux-mêmes devinrent de facto une simple minorité ethnique plus ou moins étrangère, en butte à la sourde hostilité du "pouvoir côtier" et vouée à disparaître par le moyen du brassage à l'intérieur de la nouvelle "entité nationale malgache".
Et depuis effectivement, que ce soit par le moyen du capitalisme néo-colonial, la dictature socialo-kleptocratique ou l'ultra-libéralisme rétro-colonial, les héritiers du FTMK, fidèlement soutenus par la "coopération" française, n'ont cessé de faire progresser la "cause côtière" aux dépens des Merina. C'est-à-dire, à conserver à tout prix leur pouvoir oligarchique à Madagascar en empêchant toute possibilité de résistance organisée de la part de ces derniers. Et pour cela donc, il convient de leur faire perdre toute conscience de leur spécificité ethnique, soit en les noyant dans la "masse malgache", soit au contraire en les culpabilisant pour leur histoire ou des aspects caractéristiques de leur identité (comme, notamment, l'attachement à la coutume de l'endogamie!), présentées, grâce à la complaisance des "malgachisants", comme des sujets de honte! L'essentiel pour eux est que les Merina soient paralysés par la peur de passer pour "tribalistes", "ethnonationalistes" ou "racistes", ainsi que de vouloir remettre en cause l'"unité nationale", au point de ne même plus oser se dire "merina" pour au contraire se dissimuler piteusement derrière le masque aliénant du "malgache"!
Dès lors, on s'explique facilement les véritables raisons de toute cette furie destructrice vis-à-vis des monuments historiques merina! Et on comprend aussi pourquoi Madagascar n'a cessé de régresser depuis un siècle, au point donc de figurer de nos jours parmi les pays les plus pauvres du monde, malgré son prestigieux passé et ses énormes potentialités. C'est que dans ce pays justement, on ne cherche pour l'instant qu'à démolir systématiquement les héritages du passé, c'est-à-dire les fondements du présent, afin de permettre aux nouveaux accapareurs du pouvoir d'assurer l'avenir de leur domination exclusive.
Mais le plus extraordinaire est que les Merina eux-mêmes se soient finalement laissés engourdir de cette manière, au point d'assister en témoins passifs de leur propre destruction, incapables même de protester, du moins en tant que merina, disposant d'un objectif conséquent. Malgré ainsi plusieurs tentatives de révoltes aux côtés d'autres "malgaches" (en 1895-97, en 1915, en 1946-47, en 1972, en 1985, en 1990-91), ils n'ont jamais réussi à améliorer leur situation et, au bout du compte, finirent toujours par retomber en léthargie car il leur manquait un discours cohérent susceptible de donner un sens à leur action. Comment en effet faire efficacement face à une tentative délibérée d'ethnocide de la part du pouvoir établi, dans un contexte exacerbé de confrontation raciale, lorsqu'on n'a à la bouche que des expressions aussi creuses que "défense de l'unité nationale malgache", "révolution prolétarienne", "socialisme", etc. Tant il est vrai qu'en raison de la pesanteur de l'endoctrinement malgachiste, renforcée encore par le carcan aliénant de l'acculturation française, ceux qui faisaient office de "leaders" aux Merina avaient fini par perdre toute indépendance intellectuelle par rapport à leurs maîtres, même lorsqu'ils s'imaginaient s'opposer à eux. Et en tout état de cause, il est manifeste que la plupart d'entre eux n'ont jamais possédé la moindre perspective véritablement merina de leurs propres problèmes. A tel point d'ailleurs que le nom même de "merina" avait fini par disparaître de leur vocabulaire politique!
D'où la brutalité du réveil lorsque survint cette abominable destruction-profanation d'Anatirova à laquelle personne ne s'attendait. Pour les Merina en effet, une telle monstruosité était tout simplement impensable! Pas à Madagascar, de la part de "malgaches" pour qui on supposait que les anciens palais royaux, et surtout les cimetières étaient éminemment masina, "sacrés" au plus haut point. Et d'autant plus que cela faisait pratiquement un siècle que, après en avoir été expulsés par les Français, les Merina eux-mêmes avaient fini par renoncer à l'exclusivité de la possession de ces lieux, devenus par conséquent pour eux un patrimoine commun à tous les ainsi dénommés "Malgaches".
C'est bien dire toute la gravité de leurs illusions car, pour les autres évidemment, Anatirova était avant tout, pour ne pas dire, exclusivement merina! Tous les princes qui y avaient régné et dont les restes s'y reposaient, assurant le caractère sacré du site étaient des Merina, profondément attaché à la préservation de leur identité nationale. Et c'est justement pour cette seule raison, afin de blesser à mort les Merina contemporains, tant bien même dissimulés derrière le masque du "malgache" que les mpandoro-rova, les "incendiaires de palais" ont résolu de passer enfin à l'acte. Ils y étaient d'ailleurs d'autant plus encouragés qu'ils savaient parfaitement qu'après un siècle de démission et une profonde désorganisation (à cette date, comme maintenant encore, il n'existait AUCUNE organisation d'envergure spécifiquement merina!), les Merina ne pourraient rien faire contre eux. Dans tout autre pays au monde sans doute, un pareil affront aurait constitué un véritable casus belli on ne peut plus légitime, immédiatement suivi de troubles sanglants mais pas à Madagascar. Et cela, non pas parce que les ainsi qualifiés de "malgaches" sont des êtres exceptionnellement "sages" mais uniquement parce que les Merina sont devenus un peuple de larves, incapables même de lever le bras pour essayer de parer au coup de couteau destiné à les égorger. Pour leur servir d'excuse en effet, ils n'avaient ni la foi du martyr disposé au sacrifice, ni même la résignation stoïque du faible devant la toute puissance de l'oppresseur. Eux n'étaient paralysés que parce qu'ils ne croyaient plus à grand chose, ne savaient quoi faire faute de véritables leaders et de pouvoir comprendre ce qui leur arrivait, au point donc de ne s'accrocher à la vie que passivement, par simple habitude. Autant dire alors que l'audace de leurs agresseurs ne s'explique que par leur seule démission, leur injustifiable renonciation à bouger même le petit doigt pour défendre leurs droits les plus élémentaires à la vie et au respect.
Dès lors, on peut aussi comprendre l'indifférence du reste de la planète devant leur tragédie. Il n'y aucune raison en effet pour que les observateurs étrangers s'intéressent à ce qui leur arrive si eux-mêmes ne font rien pour tenter d'améliorer un peu leur sort. Sans compter qu'en raison du contrôle exercé par les malgachisants sur les informations les concernant, même en fait leur simple existence en tant que peuple authentiquement malais implanté à Madagascar depuis quelque 2 millénaires est largement ignorée encore du monde extérieur. Pour tous, les Merina (pour ne pas dire les "Hova"!) ne sont donc au mieux qu'une sorte de curiosité exotique amusante, une simple variante de "malgaches", des créoles arabo-afro-asiatiques baragouinant français et que, la plupart du temps, on n'entend d'ailleurs que pour mendier la généreuse assistance de la "mère chérie" ou de la "communauté internationale", ce qui revient souvent au même! En somme, ils sont infiniment moins intéressants encore que les caméléons et les singes de leur étrange pays!
Face à une telle situation, le devoir absolu de chaque merina se voulant responsable était de réagir par tous les moyens en sa disposition. En commençant tout simplement par rompre enfin avec la vieille habitude du silence résigné et hypocrite qui n'a abouti qu'aux extrémités actuelles et ne promet d'apporter que davantage d'humiliation et de misère, en attendant la disparition pure et simple. Si ceux qui se dressent d'eux-mêmes en ennemis mortels des Merina osent en effet perpétrer de telles horreurs contre eux, pourquoi donc les Merina n'oseraient-ils pas simplement s'exprimer en toute franchise? Uniquement parce que la vérité risque de blesser l'orgueil de ceux qui s'acharnent pour les anéantir? Ou réellement alors, par lâcheté?
En tout cas, il en a donc résulté Valin-kitsaka!, un livre rédigé pour l'essentiel durant les mois qui ont suivi la destruction d'Anatirova, dans la profonde tristesse du deuil et une immense colère. L'objectif consistait à crever enfin l'abcès, tout dire sans crainte (il n'y avait plus rien à préserver qui mérita encore de l'être et la perspective même de la "guerre civile" avait fini par devenir moins terrifiante!), sans faux-semblant, sans plus ménager personne. Mais avec cependant l'espoir que, d'une manière ou d'une autre, cela ne manquera de contribuer à réveiller les Merina de leur dramatique torpeur. D'où la volonté de toujours demeurer constructif, de ne jamais se laisser aller au simple défoulement, aux invectives gratuites. Même ainsi les plus terribles dénonciations des injustices ou les attaques sans concession portés contre les positions de l'adversaire s'accompagnent constamment de rappels à l'équité, à la réciprocité. Et le démantèlement du discours ennemi même ne manque d'être suivi de propositions alternatives qui pourraient ne léser personne, à l'exception de ceux qui ne visent qu'à la destruction des autres. La seule véritable ambition de l'auteur est en effet d'aider au réveil des Merina, afin de leur permettre d'avoir un avenir perpétuant leur passé; qu'ils obtiennent, eux aussi, leur part de soleil sur la terre de leurs ancêtres et dans le concert des nations modernes, sans chercher à nuire à personne. Qu'ils puissent s'occuper à nouveau pleinement de leurs propres affaires, uvrer de toutes leurs forces pour sortir enfin leur pays de la misère, pour le bénéfice avant tout de leurs propres enfants, perpétuant leur vie et celle de leurs ancêtres! En somme, tout simplement, pouvoir continuer à vivre et laisser vivre!
Ratefy(Retour à la page d'accueil)