LES MERINA

- Les Merina constituent l'un des quelque vingt groupes
ethniques (foko) ou nations autochtones occupant de nos
jours l'île de Madagascar. Leur pays d'origine, l'Imerina
se trouve au centre de l'île, dans la partie nord de la
région des hautes terres. Leur capitale traditionnelle
est la ville d'Antananarivo, fondée vers la fin du XVIe
siècle.
- Les Merina proprement dits (à savoir les descendants
des anciens Hova et des Andriana ; on les qualifie aussi familièrement
de Tsalo, par allusion à leur type asiatique prononcé et à
leur chevelure ordinairement droite) représentent la moitié
environ des habitants actuels de l'Imerina, soit une population de l'ordre de deux
millions de personnes.
Un peuple extraordinaire
- En les visitant pour la première fois en 1895, le
journaliste français J.Carol ne trouva rien de mieux que
de qualifier les Merina de "plus grande curiosité
de Madagascar"! Une remarque d'autant plus pertinente alors
lorsqu'on sait que ce pays est particulièrement riche en
manifestations originales. Ne dit-on pas déjà qu'en
raison d'un isolement précoce, les deux tiers au moins
de la faune et de la flore traditionnelles de l'île sont
endémiques et ne se rencontrent nulle part ailleurs au
monde!
- Car tout est effectivement surprenant chez les Merina.
Depuis leur type physique que l'on ne s'attend guère à
rencontrer dans cette partie de la planète jusqu'à
leur histoire et l'ensemble de leur civilisation traditionnelle.
Encore faut-il évidemment que l'on en soit informé,
ce qui, tout aussi étrangement est loin d'être facile,
tant les informations les concernant sont en définitive
très rares, ou alors, fortement sujettes à caution
et nécessitent de sérieuses précautions avant
de pouvoir être utilisées. La preuve en est que bien
peu de gens à l'extérieur de Madagascar connaissent
l'existence du nom ethnique "merina", pourtant attesté
depuis le début du XIVe siècle et rendu officiel
depuis le XVIe siècle. Il est vrai que cela s'explique
en partie par le fait que l'on confond souvent celui-ci avec l'appellation
générique d'origine étrangère "malgache",
déformée ensuite en "malagasy" par la
prononciation des gens du pays. Mais on se doute bien que les
deux réalités ne se recoupent nullement, sauf peut-être
sur le plan des embrouilles politiques et le simple fait que beaucoup
s'imaginent que c'est le cas montre justement combien la désinformation
est phénoménale en la matière.
- En tout cas, on commence dès lors à
comprendre pourquoi le principal groupe ethnique d'un pays sur
lequel on a écrit des dizaines de milliers d'ouvrages et
d'articles apparaît aussi comme l'un des plus mal connus
au monde !
Les malayo-indonésiens de
Madagascar
- Le premier signe distinctif des Merina est leur aspect
physique qui se doit de refléter uniquement une appartenance
à la race malaise. Le Merina typique possède ainsi
une couleur brune (zarazaza, répondant au sawo
matang des Malais d'Asie du Sud-Est!) ou olivâtre, les
cheveux ondulés ou droits, les yeux en amande, souvent
légèrement bridés, la membrure fine et une
taille relativement petite.
- La langue merina (fiteny merina) est remarquable
par la douceur et la musicalité chantonnante de son intonation.
Par son vocabulaire de base et sa phonologie, celle-ci se rapproche
surtout des langues indigènes du sud-est de Kalimantan
(Indonésie) et, par sa syntaxe, des langues de Sulawesi
et des Philippines. Ecrite en caractère latin depuis 1823,
elle possède une assez riche littérature.
- Malgré ses origines maritimes, l'adaptation au cadre
particulier des hautes terres de Madagascar acheva de transformer
la civilisation merina en civilisation montagnarde et paysanne
évoluée. Même ainsi si les anciennes maisons
princières étaient édifiées en bois,
les habitations populaires étaient en terre battue. Les
villages (vohitra, répondant au malais bukit, "colline"),
perchés en hauteur étaient habituellement entourés
de fossés défensifs profonds (ady vory),
quelquefois de plusieurs couches. On peut en estimer le nombre
des vestiges à 20.000 environ.
- L'habillement traditionnel était à base de
tissu de soie (landy), porté sous forme de toge
ou lamba, souvent de couleur blanche. En déplacement,
les grands personnages s'abritaient en outre sous des parasols
(elo) et étaient portés sur des chaises à
porteurs (filanjana).
- L'alimentation était à base de riz, cultivé
dans des rizières aménagées en plaine ou
en terrasse. A la suite de vieux héritages ancestraux remontant
à la nuit des temps, les paysans merina ont toujours possédé
une grande maîtrise des techniques hydrauliques. Dans les
régions bien irriguées, ils pouvaient ainsi obtenir
facilement deux récoltes annuelles.
- Les forgerons merina étaient également remarquables
pour leur habileté à travailler différents
types de métaux (le fer, l'acier, l'or, l'argent, etc.). Pour le
travail de la terre, l'outil de base était l'angady,
une bêche à longue lame. Les armes les plus fréquemment
utilisées étaient le javelot (lefona), le
sabre (antsibe), le fouet (japy) et la fronde (antsamotady).
Les hommes cultivaient en outre l'art martial du diamanga,
analogue au pencak silat malais (et plus loin au "kung-fu"
chinois).
- Dans le domaine musical, on peut noter la prédilection
merina pour la cithare tubulaire en bambou ou valiha, ainsi
que pour la flûte (sodina). Les chants traditionnels
prenaient souvent la forme du rodo-be ou choeur, avec une
grande tonalité nostalgique. Les danses mêmes suivaient
un rythme lent et langoureux, sauf celle guerrière (tsinjaka)
des hommes. Quant aux poèmes ou hain-teny, équivalent
du pantun malais, ils témoignent toujours d'une
grande délicatesse de sentiment.
- L'une des coutumes les plus remarquables des Merina est
le famadihana ou réinhumation périodique
des cendres des défunts, perpétuant de manière
un peu particulière la vieille coutume des "doubles
funérailles" pratiquée par de nombreux autres
peuples malais. On peut également rappeler l'importance
exceptionnelle du Fandroana ou "fête du bain sacré",
répondant aux diverses "fêtes des eaux"
ou du bain, extrêmement répandues en Asie du Sud-Est
et en Océanie, jusqu'à ce que les Français
n'en décident arbitrairement la suppression.
- Ce petit tableau nous permet déjà d'entrevoir
la grande originalité de cette civilisation merina qui,
tout en réussissant à demeurer fidèle au
génie de ses origines nusantariennes a toujours su faire
preuve d'innovation et d'adaptabilité. Bien de ses aspects
continuent ainsi à refléter le passé le plus
ancien de l'Asie orientale (et que nous révèle par
exemple la restitution de la civilisation de la Chine antique, berceau
d'origine justement des peuples nusantariens!) tandis que d'autres,
tout en en perpétuant l'esprit, ne se retrouvent nulle
part ailleurs au monde. Notons enfin que c'est la civilisation
proto-merina qui est également à la base de la culture
traditionnelle des différentes populations négroïdes
de Madagascar, combinée à l'occasion avec d'autres héritages,
notamment africains et arabo-islamiques.
Une épopée tragique
L'occupation de Madagascar
- C'est dans la foulée des grandes navigations nusantariennes
qui, depuis plusieurs millénaires aboutirent déjà
au peuplement des îles d'Asie du Sud-Est et d'Océanie,
que des navigateurs originaires d'Indonésie centrale découvrirent
vers le début de notre ère l'île de Madagascar.
Cette dernière, isolée depuis l'ère secondaire
était alors vierge de toute présence humaine. Les
premiers émigrants, qui étaient déjà pourtant
porteurs d'une civilisation très évoluées (travail des
métaux, dont le fer, riziculture savante, tissage de la soie,
encadrement monarchique de la société, etc.) semblent avoir
vécu de la pêche et de la chasse. Peu à peu, ils
pénétrèrent alors dans l'arrière-pays où on
pouvait rencontrer des animaux étranges, telle par exemple que l'aepyornis
ou vorombe, une autruche géante haute de plus de trois mètres,
ou encore le lalomena, un hippopotame nain. Par la suite, ils entreprirent
également de fréquenter les côtes africaines où
commencaient parallèlement à s'établir les populations
bantoues, originaires d'Afrique centrale. Des contacts entre ces nusantariens
et les Africains semblent notamment avoir résulté des échanges
commerciaux portant, entre autres, sur la traite des esclaves. C'est ainsi en
tout cas que dès le VIIIe siècle, les textes chinois font
état de la présence chez eux d'esclaves africains (zhengqi)
transportés par les navigateurs nusantariens. On peut alors supposer
qu'à Madagascar même, le nombre des transplantés involontaires
africains (d'où déjà leur adoption de la langue de leurs
maîtres !) commença à devenir considérable.
C'est cependant par la suite, du fait des trafiquants arabo-musulmans,
que les régions côtières de l'île finirent vraiment
par en être submergés.
La mérinisation
- C'est que, à partir du IX-Xe siècle, après
avoir exercé une domination sans partage sur les océans
depuis plusieurs millénaires, les nusantariens durent enfin
subir la concurrence de la nouvelle puissance maritime de leurs
voisins continentaux, en l'occurrence les Chinois et les Indiens.
A ceux-ci s'ajoute dans la partie occidentale de l'Océan
Indien la pression des Arabo-musulmans qui, après avoir
pris le contrôle des côtes africaines commencèrent
à se déferler sur le nord et, ensuite, l'est de
Madagascar.
- Ainsi bousculés sans pouvoir compter sur le renfort
de leurs cousins d'Asie, les ancêtres des Merina n'eurent
d'autres choix que d'entamer une émigration en masse vers
l'intérieur des terres. D'après nombre de traditions,
l'une des raisons de leur départ était justement
le refus de se mélanger avec leurs nouveaux voisins ;
en somme, de s'africaniser. Ils y rejoignirent d'autres pionniers
de leurs race qui, du fait de leur isolement, paraissent avoir
beaucoup régressé sur le plan culturel, d'où
l'appellation dépréciative de vazimba ou
"inférieurs" qui leur furent ensuite appliquée.
Encore que certains indices permettent aussi de penser que ce
processus de "mérinisation" se poursuivit en
fait durant plusieurs générations pour ne s'achever
vraiment qu'à l'aube du XVe siècle.
L'organisation du Royaume merina
- Sur les hautes terres, les Merina ne tardèrent à
se réorganiser en essayant de restaurer peu à peu
leur unité politique. Dans le courant du XVIe siècle,
la région du nord-est, gravitant autour d'Antananarivo
connut notamment un profond bouleversement sous l'impulsion des
trois rois fondateurs : Andriamanelo, Ralambo et Andrianjaka.
Parmi les innovations qui auront les plus lourdes conséquences
figure alors l'instauration du système andriana-hova, divisant
artificiellement le peuple merina en deux groupes de clans astreints
chacun à l'endogamie. Dans un premier temps cependant,
ceci permit l'émergence d'une véritable caste dirigeante
qui put oeuvrer à l'unification du royaume. Pour le foyer du nord-est,
cette unité devint enfin effective dans la seconde moitié du XVIIe
siècle, sous le règne d'Andriamasinavalona.
- Malheureusement, l'expérience ne dura qu'un moment et, au
XVIIIe siècle, l'Imerina connut de nouveau l'anarchie
et une profonde décadence. Et d'autant plus que l'île
entière se retrouva en proie à l'insécurité
du fait des troubles provoqués par les guerres alimentées
par les traitants européens, en particulier français, soucieux
de se procurer à bon compte des esclaves et des vivres pour
les îles créoles en échange de fusils.
Andrianampoinimerina et Radama
- A partir de la dernière décennie du siècle
cependant, sous l'impulsion du grand roi Andrianampoinimerina,
l'Imerina retrouva son unité et une nouvelle prospérité.
Sur cette base se construisit ensuite l'oeuvre de Radama, son
fils et successeur qui, profitant de la coopération britannique,
entama la modernisation de son peuple tout en imposant la domination
merina sur la majeure partie de Madagascar. Le premier, il se
vit alors reconnu roi unique de l'île par la Grande Bretagne.
- Mais la disparition précoce de Radama en 1828 compromit
la poursuite de ce véritable meiji à la façon
merina. Et d'autant plus que l'aggravation des menaces européennes
ne tarda à obliger les nouvelles autorités à
prendre des mesures défensives de repli.
- Même cependant de façon hésitante et
dans la crainte constante de l'invasion étrangère,
le processus de modernisation continua tant bien que mal, au point
de bouleverser peu à peu l'équilibre traditionnel
de la société merina. Ces bouleversements concernent
en particulier le système des valeurs avec le progrès
rapide de la christianisation, favorisé par la scolarisation.
Au point que le protestantisme devint à partir de 1869 la
religion officielle de la monarchie merina.
Un royaume aux abois
- Mais en plus de la menace européenne, en particulier
française, la plus grande source de problèmes était
pour les Merina le maintien de leur domination sur les régions
côtières. En dépit en effet des bénéfices
ponctuels que rapportaient le commerce avec l'étranger
et les droits de douane, cette domination leur coûtait l'entretien
permanente d'une force armée de plusieurs milliers d'hommes,
ce qui était apparemment au dessus de leurs moyens. A tel
point que, pour essayer de suppléer à la carence
de main-d'oeuvre qui en a résulté, ils durent se
résoudre à faire venir en Imerina une masse considérable
de captifs arrachés aux régions périphériques.
C'est de cette manière que les Merina finirent par inonder
eux-mêmes leur pays qui, jusque-là en avait été
largement préservé, de populations étrangères
de race noire!
- Il faut cependant reconnaître également que
la menace constante d'invasion étrangère limitait
considérablement leurs marges de manoeuvre. Ainsi, on
peut dire que les Merina étaient obligés d'occuper
les côtes pour empêcher les Français de s'y
établir à leurs dépens, sans compter que
c'était pour eux la seule façon de se ménager
une ouverture sur le monde extérieur. C'est dire qu'ils
étaient davantage encore les prisonniers que les maîtres
de leur trop vaste et, finalement, désastreux "empire".
- La dernière source grave de faiblesse du royaume
merina était enfin la division interne due à la
sourde rivalité opposant les clans andriana à ceux
des Hova pour le contrôle du pouvoir.
Le ravalement colonial
- Tout ceci aboutit à la conquête facile de
Madagascar par les troupes coloniales françaises à
partir de 1895. Pour la France, l'objet d'une vieille convoitise
(depuis le XVIIe siècle !) était enfin tombé,
sans coup férir, entre ses mains. Paradoxalement en effet,
en dépit de toutes les prévisions, les Merina avaient à
peine résisté, tant ils étaient las et démoralisés,
en grande partie d'ailleurs pour des raisons de politique interne.
Sans compter que, vis-à-vis même de l'envahisseur, ils
pensaient surtout avoir affaire à une puissance plus
"évoluée", ambitionnant d'imposer à
leur pays un simple régime de protectorat, ce qui supposait
le respect de leur souveraineté intérieure, ainsi qu'une
promesse de développement plus rapide. De même, ce genre
de considération empêcha ensuite l'élite
occidentalisée merina d'appuyer activement l'insurrection populaire des
menalamba qui se vit dès lors condamnée à
l'échec.
- Mais, contre toute attente (et ce qu'ils avaient eux-mêmes
solennellement promis!), les Français s'empressèrent
de consolider leur pouvoir en prenant contre les Merina des mesures
radicales, destinées justement à les "ravaler"
comme on disait ouvertement à l'époque. En fait,
l'objectif des vainqueurs était de détruire à
jamais les fondements même de leur nationalité, en
en faisant à terme des Français, après les
avoir réduit au préalable à l'état
de "malgache", de créole afro-asiatique, à
l'identité aussi inconsistante que honteuse.
- Pour ce faire, ils commencèrent par supprimer sans
autre forme de procès la vieille monarchie à laquelle
tous les Merina étaient viscéralement attachés,
tout en exilant brutalement (après l'avoir kidnappée!)
la dernière reine. Afin d'anéantir ensuite le moral
des opposants qui se référaient avant tout au caractère
sacré des mânes royales, ils entreprirent de profaner
les cendres des anciens souverains merina par des déplacements
intempestifs et des pillages de sépultures! ( Un phénomène
apparemment unique dans les annales de la colonisation moderne !).
De même, l'ancien palais royal se vit transformé
en simple dépôt d'objets de luxe (et non pas véritablement
un musée !) dont même la simple visite était
interdite, jusqu'en 1946, aux indigènes. Et enfin, pour
couronner le tout, les Français mirent sur pied une "académie
malgache" chargée de contrôler l'esprit de la
nouvelle élite franco-malgachisée en forgeant, sous
couvert de culture et de "science", un discours à
leur convenance sur l'histoire et la civilisation du pays.
Le relèvement manqué
de l'Après-guerre
- Après des décennies d'assoupissement, tant ils
étaient meurtris, les Merina commencèrent à
se réveiller en 1946 en entreprenant de secouer enfin le
joug colonial. Encore que l'objectif même du MDRM (Mouvement
Démocratique de Rénovation Malgache) qui ambitionnait de les
représenter n'était en rien la réhabilitation de la
cause merina mais l'instauration d'un système démocratique
à l'occidentale, ainsi à terme que la
décolonisation de Madagascar.
- Cela suffit cependant à hérisser le pouvoir
colonial qui, pour isoler la résistance merina, entreprit
d'organiser les Noirs à l'intérieur d'un parti adverse
dévoué à ses intérêts, le Padesm
ou Firaisan'ny Tanindrana sy ny Mainty enin-dreny ary
ny karazany rehetra eto Madagasikara (Union des Côtiers,
des Noirs [de l'Imerina] et assimilés à Madagascar),
avant de procéder à la répression proprement dite,
en 1947. Bilan, démantèlement du MDRM et 100.000 cadavres
environ, tombés directement sous la répression ou à
la suite des troubles.
- Ce désastre acheva de déstabiliser complètement
les Merina qui, depuis, ne réussirent plus jamais à
retrouver leurs marques. C'est que, en raison de l'impact malgachiste,
leurs élites semblaient véritablement atteintes d'une sorte
de paralysie mentale, les empêchant même d'avoir une vision un
peu lucide de leurs problèmes. Au point que leurs horizons se limitaient
en fait à la défense fétichiste de l'"unité
nationale", même lorsqu'il était devenu manifeste que
celle-ci les condamnait à être exclus définitivement de
l'exercice du pouvoir dans leur propre pays, tout en vouant purement et
simplement leur peuple à la misère et à l'oppression,
en attendant une inéluctable disparition.
A la merci de la République
malgache
- En 1958, les Français décidèrent
d'eux-mêmes l'instauration de la République malgache,
à laquelle ils octroyèrent ensuite ce qu'il est
d'usage de qualifier d'"indépendance",
pour le bénéfice des anciens dirigeants du Padesm.
Ainsi supplantés, les Merina durent se cantonner dans une
vague opposition de principe, incapable même de formuler
la moindre idéologie alternative, pour se contenter de
vieille litanie anticolonialiste. C'est que, en raison de leur
francisation, ceux qui leur faisaient office de "leaders"
n'avaient même plus en fait le courage de revendiquer leur
nationalité merina pour au contraire se retrancher derrière
le masque aliénant du "malgache"!
- En 1972, la révolte des jeunes merina ébranla
ce pouvoir néo-colonial mais le mouvement n'aboutit qu'à la mise
en place, trois ans plus tard, de la dictature marxisante et kleptocratique
des militaires noirs dirigés par le capitaine Ratsiraka. Cette fois-ci, les
Merina se virent confrontés à une oppression raciale ouverte, le
régime s'affichant ostentatoirement "africain", et ce avant tout à leurs
dépens. En 1976 d'ailleurs, Ratsiraka fit délibérément
incendier le palais d'Andafiavaratra, le second monument du pays, symbolisant
un peu l'ancienne domination merina du XIXe siècle. De même, en 1985,
il fit massacrer par l'armée les jeunes merina (et betsileo) pratiquant les
arts martiaux et qui, en desespoir de cause devant l'indifférence complice
de la police, entreprirent de s'organiser d'eux-mêmes pour essayer de protéger
un peu la capitale contre le pillage et les assassinats perpétrées
sur une grande échelle par des bandes armées noires, agissant pour
le compte des milieux au pouvoir.
- Après une quinzaine d'années de ce régime
de terreur et de destruction, comme on n'en a vu depuis la fin de la
deuxième guerre mondiale que sur le continent africain ou à
Haïti, Madagascar finit par se retrouver complètement ruiné et
ravagé, au point d'apparaître comme l'un des
pays les plus pauvres au monde!
- La chute de Ratsiraka en 1993 fit un moment renaître
l'espoir mais la plus amère des désenchantements
s'ensuivit aussitôt après. Le nouveau pouvoir noir de Zafy
Albert s'avérait en effet tout aussi incapable que l'ancien à
faire redémarrer la machine étatique dont le moteur
semble maintenant définitivement cassé. Le pays continuait
tout simplement à s'empêtrer dans l'anarchie et
l'économie, déjà chancelante, de s'effondrer,
sous l'oeil indifférent du reste du monde.
Une nation brûlée
vive
- C'est dans cette ambiance particulièrement
morbide que survint pour les Merina l'une des plus graves tragédies
de toute leur histoire. Le 6 novembre 1995, des hommes de main
à la solde des milieux au pouvoir lancèrent des
bombes incendiaires contre l'ancien palais royal d'Antananarivo
dont tous les bâtiments et l'ensemble des cimetières
(abritant les cendres des souverains merina depuis quatre siècles !)
furent anéantis sans que les autorités tentèrent
de bouger le petit doigt pour s'y opposer, et pour cause! D'un seul coup,
les Merina virent partir en fumée les vestiges laissés par
plusieurs siècles de leur histoire, pendant que tout ce qu'ils avaient
de plus nobles et de plus sacrés étaient ouvertement
piétinés par leurs ennemis! Il est en effet manifeste
qu'à travers le Rova, c'est la nationalité merina
elle-même qui était visée, vouée à
l'anéantissement.
- La première conséquence de cet acte
barbare de malveillance, motivé uniquement par la plus
mesquine des jalousies est de bouleverser complètement
la conscience merina d'eux-mêmes, au point de les obliger
enfin à assumer leur véritable identité,
quasiment escamotée depuis le début de l'époque
coloniale. Pour les Merina qui, désormais s'affichent ouvertement
tels, la preuve était maintenant faite que leurs voisins
noirs aspirent purement et simplement à les voir disparaître,
après les avoir piétinés, et ensuite cannibalisés!
Ce qu'ils reprochent aux Merina n'est pas tant ce que leurs ancêtres
ont pu faire (du reste, quoi déjà?...) que leur existence
actuelle, avec ses caractéristiques distinctives. On en veut aux
Merina de ne pas être devenus eux aussi des noirs, de persister
dans leur refus à le devenir, ainsi que d'avoir des origines
enviées, des ancêtres dont on peut être fier,
une histoire malgré tout prestigieuse!...
Epilogue
- De toute leur longue histoire, jamais sans doute les
Merina ne se sont retrouvés aussi bas, dans une situation
aussi périlleuse que maintenant. Ils sont non seulement misérables
mais encore piétinés, couverts d'injures, et pour
finir, promis purement et simplement à la disparition à
brève échéance, que ce soit par le massacre à
la façon rwandaise ou par le métissage forcé,
destiné à les couper de leur histoire et de leur identité
d'origine. Après avoir accaparé leur présent, pour mieux
les priver de tout avenir, leurs ennemis tentent tout simplement maintenant de
les frustrer du vestige de leur passé, faire comme si celui-ci n'avait
jamais existé!...
- Dès lors, les seules questions qui méritent
d'être posées sont pour nous les suivantes : que pourrait-on
faire pour empêcher
l'accomplissement de ce véritable ethnocide? Qu'est-ce que les Merina
eux-mêmes pourraient faire pour s'y opposer, renouer enfin avec la vie
en reprenant le fil de leur fabuleuse histoire, incontestablement d'ailleurs
l'un des chapitres les plus extraordinaires de celle de l'humanité
entière?... Car autrement, le gâchis serait d'autant plus
regrettable que, par-delà le crime, Madagascar y perdrait l'aspect le
plus intéressant de son originalité, ainsi sans nul doute que
toutes chances de pouvoir se développer de lui-même dans un
avenir prévisible. Etant donné en effet le rôle de
premier plan que les Merina ont toujours joué dans ce pays, et cela
depuis les origines, leur élimination de cette manière abjecte
ne manquerait de faire perdre à celui-ci, et son âme, et le
dynamisme de ses enfants comptant parmi les plus compétents et les plus
dévoués. D'ailleurs, personne ne serait en mesure de nier que la
principale raison de la déchéance actuelle de Madagascar est
justement cette "exclusion" des Merina, écartés donc
(en tant que merina, susceptible d'agir véritablement en merina, et
non en "malgache", pour le compte du pouvoir colonial ou de sa scandaleuse
"maintenance" indigène!) de toute responsabilité effective
à l'échelle nationale dans leur propre pays depuis maintenant plus
d'un siècle!...
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(Copyright © Ratrimo-Andriantefinanahary,
novembre 1996).