Toute communauté nationale un peu saine se doit de respecter les fondements de sa propre identité, et donc aussi, de commémorer les événements les plus marquants de son histoire, ceux qui ont le plus contribué à façonner son présent. Par conséquent, il ne saurait en être autrement de Madagascar. Or, il se trouve donc qu'à cet égard, 1997 est pour nous une année particulièrement chargée de remémorations historiques douloureuses.
Il y a exactement 100 ans, après avoir envahi le pays et proclamé unilatéralement, au mépris de tout droit, la colonisation de Madagascar, les Français y entreprirent de mettre en place ce qu'ils avaient eux-mêmes qualifié de « politique des races » au détriment des Merina. Celle-ci consiste à expulser des régions côtières les agents merina, tout en les remplaçant pour les principaux postes de responsabilité dans leur propre région d'origine par les Français eux-mêmes. Il fallait que, pour ces derniers, les Merina n'exerçassent plus de pouvoir nulle part à Madagascar! Du reste, la même année 1897, la monarchie merina fut arbitrairement abolie, la reine exilée à jamais (après avoir été kidnappée !) à l'étranger et le palais royal interdit de visite aux indigènes (pour un demi-siècle !), en attendant de se voir transformé en dépôt d'objets de luxe pour la seule satisfaction de la vanité des nouveaux maîtres. Pour mieux les briser moralement enfin, en leur montrant combien ils étaient tout- puissants, les Français entreprirent de profaner tous les lieux saints merina, en déplaçant intempestivement (tout en les pillant !) la sépulture de la quasi-totalité des anciens souverains merina, selon leur seule fantaisie ! Un acte absolument monstrueux, sans équivalent dans les annales de la colonisation moderne.
Cette même année 1897 toujours, la répression atteignit son apogée pour achever de briser l'insurrection patriotique des Menalamba. Au bout du compte, les victimes se chiffrèrent, semble-t-il, autour de 100.000 personnes, pour une population de l'ordre de 1 million et demi au maximum pour l'Imerina.
Cela pour le centenaire. Quant au cinquantenaire, il renvoie aux événements de 1947 où les Français, pour briser par la violence la lutte pour l'indépendance de Madagascar menée par le MDRM firent une répression d'une sauvagerie inouïe. Et ici également, le nombre des victimes est de l'ordre de 100.000 personnes environ.
Voilà normalement les événements qu'il nous aurait fallu commémorer en cette année 1997 et que les autorités malgaches, tout comme les responsables français eux-mêmes, ont feint opportunément d'oublier. C'est que, tout simplement, leurs conséquences continuent à dominer l'actualité ! En fait, ce sont justement là les fondements de la domination coloniale à Madagascar, ainsi par la suite que ceux du pouvoir des dirigeants de la république malgache, tous issus comme l'on sait des mouvements « loyalistes » chaperonnés par les autorités françaises après 1947.
Tout ceci aide à comprendre pourquoi le principal mot d'ordre de la politique coloniale à Madagascar avait été celle consistant à « ravaler les Hova/Merina » ! Non pas seulement sur le plan politique et économique mais aussi, et même surtout, au niveau moral et culturel. Pour pouvoir les rabaisser, briser à jamais en eux toute fierté d'être ce qu'ils sont eux-mêmes, il fallait pour les Français que les Merina perdent toute conscience de leur véritable identité, qu'il oublient leur propre histoire pour ne plus se percevoir qu'à travers le discours élaboré à leur sujet par leurs nouveaux maîtres. Et les deux instruments ayant permis cette véritable entreprise d'abrutissement de tout un peuple avaient donc été, et la langue et la culture française d'une part, et les travaux prétendument savants des malgachisants de l'autre.
Une fois en effet subjugués par la francophonie qu'on leur a imposée par voie d'autorité (en remplacement de l'anglais comme première langue étrangère de Madagascar), les Merina étaient devenus prisonniers de la vision française du monde, toute entière consacrée à la glorification de la France, censée représenter d'elle-même l'universel. En d'autres termes, tout ce qui les concerne, y compris la définition de leur propre identité devait être réinterprétée en fonction des seuls intérêts français. Or, ce qui arrangeait la France était de faire de Madagascar un monde de déracinés, de créoles afro-asiatiques perpétuellement dépendants, qu'ensuite elle n'aura aucune difficulté à maintenir à jamais dans la francité. Quant aux malgachisants, leur tâche était de justifier et de faire accepter l'existence d'une nouvelle entité humaine de « synthèse », dénommée à cette fin «malgache». Une « nation » constituée d'éléments issus de toute part, c'est-à-dire aussi de nulle part (d'où son côté nécessairement « énigmatique » !) et dont la seule aspiration est de ressembler à sa « mère chérie », la France. Autant dire que le mal-gache n'est d'abord ainsi qu'un mal-blanchi, une ébauche perpétuelle de françisé, n'existant que pour flatter la mégalomanie de son modèle obligé !...
Dès lors, il n'est guère surprenant que Madagascar, à travers les Merina, ait passé les cent dernières années à régresser. Avant en effet que la chape de plomb de l'emprise coloniale ne s'y abat, il faisait déjà figure, sinon de pays « moderne », en tout cas en voie de l'être, et ce par lui-même, en toute indépendance. On pourrait ainsi rappeler que dès les années vingt du XIXe siècle, Madagascar a eu son premier contingent d'étudiants formés en Angleterre. Et en 1836-37, il put envoyer en Europe une première ambassade négocier directement de ses intérêts avec les grandes puissances de l'époque. En 1868, le royaume merina promulgua sa première code de lois moderne et en 1881, son administration se vit organisée sur la base de huit ministères. Et il en fut de même du domaine médical avec l'ouverture d'une école de médecine moderne en 1864 ; du domaine culturel avec l'édition d'une première revue en 1866, l'apparition d'un premier magazine scientifique - en anglais ! - en 1877, etc. Bien entendu, tous ces progrès s'accomplirent avec l'étroite coopération de techniciens Européens, pour la plupart britanniques, mais il n'en demeure pas moins qu'ils témoignent avec éloquence de l'état de développement du pays. Et d'autant plus remarquable d'ailleurs que ces résultats furent obtenus malgré les multiples entraves posées justement par la France. Durant en effet la majeure partie du XIXe siècle, les Français ne cessèrent de harceler le royaume merina, au point par exemple que ce dernier dut renoncer à faire construire des routes carrossables reliant sa capitale aux ports côtiers, de peur que cela ne facilite l'invasion française.
Or, qu'est ce que l'on voit donc un siècle après le début de la colonisation ? C'est simple, Madagascar apparaît actuellement comme l'un des pays les plus misérables du monde, et ce, sans avoir connu, ni guerre récente, ni catastrophe naturelle. Et non seulement, les équipements modernes lui font largement défaut mais il a même perdu les rares témoins de sa splendeur d'avant la colonisation.
C'est dire alors qu'avec un tel état de délabrement, ce pays n'est absolument pas en mesure d'accueillir avec un semblant de dignité quelque manifestation internationale que ce soit ! D'ailleurs, pour montrer quoi déjà ? Sa horde de mendiants vivotant dans les ordures ? Ou ses ruines calcinées de palais et de cimetières ? En fait, toutes les réalités de leur pays constituent en ce moment un sujet de honte pour les Merina.
A tel point que nous en sommes venus à la conclusion que c'est justement pour cela même que les Français (à qui toute décision finale en matière de francophonie revient nécessairement !) ont choisi Madagascar pour la célébration de ces « jeux » à sa gloire. Autrement dit, leur intention consiste uniquement à nous humilier davantage, à se gausser de notre déchéance en prenant à témoin le plus grand nombre possible d'entre ses valets et courtisans. Du haut de leur condescendance, ils doivent en ce moment se dire : Voyez donc où en sont réduits les « Hova » ! Voyez dans quel état nous avons réduit Madagascar et les Malgaches ! Et en plus, ils ne peuvent que nous remercier, se félicitant de l' « aubaine » que notre présence apporte à leur économie et à leur diplomatie.
Voilà donc ce que ces "jeux de la francophonie" représentent véritablement pour nous autres, Merina de Madagascar. Voilà en quelque sorte ce qui se cache hypocritement derrière ces sourires et ces déclarations pompeuses qui constituent pour nous autant de signes de mépris ou des objets de honte. Alors que partout ailleurs dans le monde, la tendance en est à la redécouverte de la mémoire, à la réhabilitation des patrimoines culturels ou historiques menacés de disparition, à Madagascar on célèbre en ce moment avec le plus grand cynisme l'oubli, la négation des injustices et des crimes du passé. Et tout cela, parce que ces horreurs ont été accomplies par la France envers un pays qui n'a pas eu les moyens de se défendre et qui n'est toujours pas en mesure de réclamer que justice lui soit enfin rendue.
On comprend dès lors pourquoi nous ne pouvons absolument pas nous associer à ces festivités et déplorons de tout coeur que, dans leur ignorance, certains des nôtres soient amenés à y participer. Quant aux organisateurs mêmes, à la tête desquels nous plaçons les responsables français et leurs inféodés de la république malgache, nous ne pouvons que leur adresser notre mépris. Comment en effet considérer autrement tant de bassesse, une telle ignominie. Une fois de plus, la France nous fournit en ce moment la preuve de sa lâcheté et sa mesquinerie. Après avoir pratiqué à nos dépens un siècle de « traite négrière » (le XVIIIe), suivi d'un autre siècle de harcèlement malveillant (le XIXe), et enfin de « ravalement colonial » (le XXe), elle vient pour cracher sur nos plaies, rire de nos malheurs, se féliciter de notre déchéance.
Tout cela une fois dit, il reste encore évidemment à rappeler jusqu'à quel point cette exaltation de la francophonie relève en fait du bourrage de crâne, d'une escroquerie pure et simple, ce qui rajoute au mépris que l'on nous porte. Car contrairement à ce que l'on essaie de nous faire croire, la langue française ne constitue en rien une langue internationale dont l'usage est susceptible d'apporter un quelconque bénéfice pour un pays comme Madagascar, que ce soit en termes culturels, économiques ou autres. Dans ces conditions, son apprentissage constitue une simple perte de temps, un gâchis de plus dans la lutte contre le sous-développement. Mais il est vrai que c'est justement ce que semble d'abord rechercher la France. Ce qu'il lui faut, ce sont des clients accommodants et des valets serviles (représentant d' « anciens » colonisés se complaisant à jamais dans leur état!) chantant sa louange, pour lui permettre de « rayonner », de croire elle-même qu'elle est une « grande puissance », foyer incontournable d'une langue et une civilisation ambitionnant de représenter l'universel.
En tout cas, les choses sont désormais claires pour nous : la francophonie n'a jamais été que l'instrument de notre servitude et de notre déchéance. Elle ne nous a apporté que misère, honte et humiliation. Elle nous a coupé aussi bien des sources vives de notre propre identité que du monde avec lequel nous partageons des affinités naturelles, en l'occurrence, l'Asie du Sud-Est vers où doivent dorénavant s'orienter nos regards. Quant à l'ouverture au reste du monde, nous savons parfaitement qu'elle ne peut de nos jours se faire que par le moyen d'une seule langue, l'anglais. Et d'autant plus que ce dernier possède pour nous le mérite appréciable d'être un simple instrument utilitaire de communication dont la maîtrise n'engage à rien de plus. L'usage de l'anglais intègre dans le concert des nations, sans obliger en rien à faire partie d'une quelconque « communauté anglophone » se moquant impudemment de vos misères, au point même de venir ensuite festoyer sur vos ruines fumantes, pour mieux vous avilir ! En bref, la reconquête de la liberté et de la dignité ne saurait pour nous s'exprimer en français !