Idées reçues et...
Notre vision actuelle du phénomène politique est conditionnée par l'idée que le cadre incontournable à l'intérieur duquel un "pays civilisé" se doit d'être organisé est l'Etat-nation. Autrement, c'est le retour à ce que l'on stigmatise sous le qualificatif de "tribalisme", défini comme étant la situation socio-politique primitive se reposant sur les seules considérations ethniques. Tant et si bien que la principale obsession des responsables en titre des nouveaux Etats post-coloniaux est de préserver coûte que coûte une apparence de structure étatique, notamment par la défense fétichiste de l' "unité nationale" et de la souveraineté territoriale. Il est vrai qu'en plus de la crainte de se voir exclu du cercle des "civilisés", c'est la condition même du maintien de leur pouvoir!
Réalité
Mais la réalité, déterminée par d'autres facteurs encore plus décisifs ne se laisse pas ainsi modeler par le simple discours, tant bien même soutenu par la volonté politique et des moyens coercitifs. On le voit bien d'ailleurs dans le cas des pays africains où les Etats, des constructions artificielles s'il en est puisque établis (et entretenus!) par la seule volonté des colonisateurs européens, se retrouvent pratiquement partout en voie de désagrégation. Et d'autant moins surprenant que même en fait en Europe, la raison d'être des Etats actuellement en place se voit maintenant remise en question. N'était-ce pas déjà l'une des causes de la dislocation des pays comme l'URSS, la Tchécoslovaquie ou la Yougoslavie? Et parmi les pays de la Communauté européenne, une telle menace ne pèse-t-elle pas lourdement sur l'avenir de la Belgique, de l'Espagne, de l'Italie ou du Royaume Uni? Même en fait en France, pourtant le prototype parfait de l'Etat-nation forgé par la seule volonté politique, le doute s'installe désormais dans les esprits. Et la preuve en est que l'on n'ose même pas y reconnaître officiellement l'existence du peuple corse ou des autres ethnies minoritaires du pays, de peur que cela n'entraîne une remise en cause du mythe de l'existence du "peuple français"!
Le cas de Madagascar
Dans la considération de tout cela et compte tenu de nos propres problèmes, il est tout simplement impératif que nous réfléchissions enfin nous-mêmes sur l'opportunité ou non du maintien de l'actuelle structure étatique représentant notre pays. A quoi servirait donc pour nous l'Etat malgache? En tant que merina, puisqu'en ce qui nous concerne, telle est notre véritable nationalité depuis la nuit des temps, quel intérêt avons nous à y être soumis? Est-ce que cela pourrait seulement aider notre communauté à se développer, et à quel prix?
Au vu de la situation actuelle, couronnant près de quarante ans de fonctionnement de la République Malgache, la réponse semble s'imposer d'elle-même. De toute notre histoire, comparativement au reste du monde, jamais sans doute nous n'avons été aussi misérables! Jamais nos perspectives d'avenir n'ont paru aussi sombres!
Il est donc clair que pour nous, l'existence même de la République Malgache en tant que cadre unitaire voué à l'établissement d'un Etat-nation constitue un véritable problème. Sinon davantage, le principal problème qui se pose à notre pays puisque celui-ci ne manque de peser lourdement sur le fonctionnement de toutes nos institutions, y compris sur le plan économique et social. Même d'ailleurs sur le plan culturel et psychologique, un tel cadre, aussi artificiel qu'inadapté se révèle pour nous le plus oppressant des maîtres, la plus aliénante des subjugations mentales. La chaîne qui nous entrave, qui empêche notre esprit de s'épanouir librement porte un nom : "nation malgache"!
Mais alors, comment se fait-il que nous ayons pu nous laisser enfermer dans un carcan aussi desséchant pendant si longtemps, sans même vraiment nous en rendre compte? La réponse ne saurait se trouver que dans les circonstances de notre ouverture au monde moderne.
Dissocier l'Etat de la nation...
Nous savons que la première ébauche de construction étatique à l'échelle de tout Madagascar est celle du roi Radama, grâce au soutien intéressé des Britanniques. On ne saurait cependant dire si ce dernier avait pu seulement imaginer mettre également sur pied une quelconque "nation malgache", vouée par conséquent à absorber un jour la nation proprement merina dont il était par dessus tout le garant de la pérennité. Ce qui est en revanche certain est que ses successeurs se contentèrent de conserver le principe de l'hégémonie merina sur l'ensemble de l'île, sans jamais considérer tous ses habitants comme pouvant appartenir à une seule et même "nation". Il ne pouvait d'ailleurs en être autrement à moins d'envisager la destruction pure et simple des différentes identités ethniques existantes, ce qui était proprement impossible pour des gens de culture traditionnelle.
Mais il n'en était pas évidemment de même des colonisateurs français. Dans le but en effet d'assurer à jamais la domination de leur pays sur Madagascar, ces derniers ne pouvaient que souhaiter l'assimilation-francisation des indigènes. En commençant déjà par les Merina, à la fois les plus "évolués" et leurs adversaires en titre, dont les fondements de l'identité d'origine devaient être minés sans ménagement. Et c'est justement pour cette raison que, par delà les nécessités de la conquête, ils s'empressèrent de supprimer la monarchie, tout en remplaçant le Fandroana (notre fête nationale depuis toujours, célébrée alors le 22 novembre) par le 14 juillet, anniversaire de la Prise de la Bastille!
Mais par dessus tout, l'instrument privilégié de cette politique coloniale de "remodelage" arbitraire des identités était paradoxalement la malgachisation! La mise en place d'une entité regroupant l'ensemble des indigènes à l'intérieur d'une même dénomination (et un statut juridique pénalisant!) faisant abstraction des différences assurant la particularité de chaque peuple.
Autant dire que, dans cette optique, le fait d'être "malgache" ne constituait qu'un état transitoire puisque l'objectif ultime était l'intégration dans la francité. D'ailleurs, la France ne se voulait-elle pas tout simplement notre nouvelle "mère patrie", la reny malala devant faire l'objet de notre dévouement, de toute notre affection! Au point que, au nom du "patriotisme", des milliers d'entre les nôtres ont dû faire le sacrifice de leur vie pour la défense des intérêts d'un pays en train de nous asservir, face à la concurrence d'autres puissances européennes.
Or, l'idéologie qui servait à justifier toute cette aberration n'était donc rien d'autre que celle de l'Etat-nation, pour qui c'est l'Etat qui détermine, qui construit même artificiellement la nationalité par le moyen de la contrainte et de l'endoctrinement. Si bien qu'à partir du moment où nous étions tombés sous le contrôle de l'Etat français à la suite d'un revers militaire, nous devions par là même renoncer à notre identité d'origine (résultant pourtant de plusieurs millénaires d'histoire indépendante!), pour nous transformer en français. Au point d'essayer de nous mettre dans la tête que nos propres ancêtres avaient été des Gaulois!
Face à la mondialisation
Désormais cependant, avec la révolution de la communication moderne et la mondialisation de tous les problèmes majeurs de notre temps (ceux de l'économie et du développement, de la culture, de la protection de l'environnement, etc.), le cadre étatique traditionnel se retrouve complètement dépassé car trop restrictif et inutilement contraignant. Et en tout état de cause, celui-ci perd la possibilité (et du même coup, toute espèce de légitimité, pour autant qu'il ait jamais pu en avoir!) d'imposer une quelconque "identité nationale" à ses ressortissants. Ce qui fait qu'au mieux, la principale fonction à laquelle il peut encore prétendre est la gestion des affaires locales, pour les questions d'ordre pratique; et encore, à la condition qu'il soit vraiment efficace. En d'autres termes, le pouvoir étatique est devenu un simple instrument utilitaire au service des citoyens (les résidants en titre de la "cité"!), un organisme dépourvu de tout caractère "sacré". Il ne vaut que pour le service qu'il peut réellement rendre, en fonction des besoins et de l'appréciation de ceux grâce à qui il peut exister.
Concrètement, pour un pays comme Madagascar, cela signifie surtout que l'Etat malgache, en tant que cadre institutionnel prétendant représenter une "nation" se voit confirmer sa caducité. Avec en effet l'abandon de ses soutiens extérieurs, et dans la mesure où ses responsables en titre ne disposent plus, ni des moyens, ni même de la motivation nécessaire (au nom de quoi déjà et pourquoi faire?... ) pour en assurer le fonctionnement, il est voué à végéter avant de sombrer définitivement dans l'anarchie. Il suffit d'ailleurs de rappeler les circonstances de la destruction du Rova et la façon dont les officiels ont depuis essayé de traiter la question pour se rendre compte de l'état irrémédiable de décomposition dans lequel se trouve l'administration de ce pays. Or, à quoi servirait donc un Etat qui n'est même plus capable d'assurer un minimum de sécurité au pays ou de rendre un semblant de justice? Quelle considération accorder à des institutions aux fondements désormais si contestables, représentées en plus à sa tête par des individus dont le moins que l'on puisse dire est qu'ils ne sauraient en aucune manière susciter le respect? Quel prestige pourrait encore avoir à Madagascar un titre comme celui de "Président de la République" lorsqu'on sait que celui-ci a été porté par un Ratsiraka ou un Zafy Albert!
L'Etat malgache, une simple fiction
En fait, l'Etat malgache ne constitue plus maintenant qu'une simple fiction juridique vis-à-vis du monde extérieur. Pour les instances internationales, il existe bien un Etat représentant Madagascar mais pour nous-mêmes, celui-ci n'a plus rien à voir avec ce que nous pouvons comprendre et considérer comme étant le Fanjakana.
On se doute bien en effet que la désuétude des Etats-nations à la française n'implique absolument en rien l'inutilité des organisations communautaires susceptibles de représenter les intérêts de chaque collectivité. Bien au contraire puisque l'une des premières conséquences de la menace d'uniformisation planétaire est justement le réveil du sentiment d'appartenance ethnique ou de rattachement régional. Pour mieux se sentir dans sa peau face au reste du monde auquel il est désormais confronté directement, l'homme du XXIe siècle aura besoin de s'accrocher à ses racines ancestrales. Ce sont les Etats actuellement établis qui sont dépassés, non les nations ou les tribus, désormais promises à une nouvelle carrière en tant qu'organes pourvoyeurs d'identité enracinée dans le passé et le terroir, tout en servant de cadre naturel de solidarité dans la lutte pour le développement! Et à ceux qui douteraient encore de l'extraordinaire efficacité du sentiment ethnique dans la confrontation économique moderne, il suffit de rappeler les raisons se trouvant à l'origine de la fortune des Juifs, des Japonais, des Coréens, des Allemands, sans parler des émigrants chinois, indiens ou autres.
Voilà pourquoi le problème qui devrait se poser aux responsables de notre pays n'est pas tant celui consistant à essayer de réhabiliter l'Etat malgache (tâche aussi vaine qu'inopportune puisqu'allant à contre-courant et ne pouvant que faire souffrir davantage la population!) qu'à en préparer au mieux la succession. Faire tout simplement en sorte que la reconnaissance des droits légitimes de chaque nation ou foko à s'occuper de ses propres affaires, dans le respect des règles de coexistence avec les autres peuples, ne provoque inutilement des drames.
Pour une nouvelle conception du pouvoir...
En d'autres termes, l'objectif consiste désormais à assurer à chaque foko de Madagascar les moyens de s'épanouir librement en fonction de ses particularités ancestrales sans pour autant permettre le morcellement du territoire en une multitude de petits pays indépendants s'opposant les uns aux autres. Non pas tant que, dans l'absolu, ces derniers n'y auraient pas droit mais parce que, dans les faits, l'interdépendance est devenue la règle et que personne n'a intérêt à ce que de micro-Etats-nations aussi inefficaces qu'irresponsables succèdent à l'Etat-nation malgache. D'ailleurs, comment déjà en déterminer les limites puisque tous les tracés administratifs actuels, que ce soit ceux des provinces ou des préfectures sont purement arbitraires et ne sauraient être proposés comme bases de frontières étatiques sans susciter de violentes contestations? Autant dire que ce serait la meilleure façon de provoquer des "guerres tribales", aussi bien entre nouveaux Etats qu'à l'intérieur de chacun d'entre eux où les groupes ethniques se retrouvant en situation de minorité ne pourront que s'opposer à leurs nouveaux dominateurs.
Mais alors, de quelle manière pourront s'exprimer les différentes particularités nationales? C'est ici qu'il devient pour nous vital de faire preuve d'imagination et de courage intellectuel. De montrer à la face du monde que nous sommes capables de réfléchir par nous-mêmes et de trouver des solutions appropriées aux problèmes particuliers se posant à nous, sans nous laisser intimider par les appréciations étrangères ou les préjugés à la mode.
Et tout d'abord, il nous faut apprendre à dissocier la notion de "nation" ou foko-firenena de celle de l'Etat, le Fitondrana. La première servira à désigner les collectivités naturelles regroupant les gens se reconnaissant une même identité ethnique (et donc aussi le même héritage historique, les mêmes intérêts vitaux, le même destin!...) alors que la seconde ne représente qu'une simple organisation de circonstance en vue de répondre à des problèmes pratiques. De même, les représentants de la nation feront figure de Ray-amandreny, de personnages sacrés en qui tout un peuple peut s'identifier alors que les responsables de l'Etat ne seront que de simples mandataires, tenant leur pouvoir, qui est toujours momentané et conditionnel, de la volonté exprimée des citoyens auxquels ils seront obligés de rendre scrupuleusement des comptes.
Quant à la forme même que pourra prendre cette "organisation pratique" faisant office d'Etat, on peut effectivement songer d'abord au fédéralisme. Mais un tel système, dans la mesure où il suppose l'existence d'un organe centralisateur relativement puissant ne répond plus maintenant à notre attente. La mise en place d'un quelconque "gouvernement fédéral", se substituant au gouvernement de la République Malgache ne nous avancerait pas à grand chose. Et nous n'avons aucun intérêt à ce que les administrations locales émanant de chaque nation pour gérer les affaires courantes de la collectivité soient soumises aux directives d'un pouvoir central exerçant son autorité sur l'ensemble de Madagascar.
Pour une communauté des nations de Madagascar
Pourquoi alors ne pas envisager l'institution, non pas tant d'un quelconque "Etats-Unis de Madagascar" que d'une sorte de communauté des nations souveraines de Madagascar. Chaque foko-nation redevient alors de droit seule responsable de son propre destin et pourrait s'occuper elle-même de ses affaires intérieures, en particulier sur le plan social, culturel et économique. Quant à l'organe commun, une sorte de commission de circonstance animée par les agents mandatés de chaque nation participante, celui-ci n'aurait plus pour vocation que de gérer les relations de notre pays avec le monde extérieur, pour toutes les questions d'intérêt général. En d'autres termes, son rôle évoquerait plutôt celui de la Communauté Européenne, avec cette différence près que son importance ne devrait en aucune manière augmenter avec le temps, bien au contraire. Car dorénavant, le principe sur lequel il convient toujours d'insister est que, par nature et pour le respect de leur identité respective, les différents peuples de Madagascar ne possèdent aucune vocation à s'unir en une seule entité nationale! Ceux-ci se contentent alors de s'organiser pour essayer de gérer au mieux, dans la considération des intérêts légitimes de chaque communauté, une inévitable coexistence sur une même terre. Tout ce à quoi ils aspirent est l'établissement d'une paix civile juste, dans le respect mutuel et la possibilité pour tous de se développer!
C'est dans la considération de tout cela que l'on doit envisager l'actuelle préparation des présidentielles. Encore qu'il nous faut aussi alors dire tout de suite que ces dernières ne peuvent qu'apparaître complètement inopportunes, voire inutiles. Au point en effet où nous en sommes, on voit mal en quoi ce pays a encore besoin de l'avènement d'un nouveau président de la république, et d'autant plus que ce dernier risque d'être un des anciens présidents que nous avons déjà vomis et que nous ne pourrions ensuite que rejeter avec plus de dégoût encore! Et dans la supposition même que c'est véritablement un homme nouveau qui réussit à se faire élire, qu'est-ce qu'il espère donc accomplir? Tenter peut-être une vaine et, de toutes façons, impossible restauration de l' "autorité de l'Etat"? Instaurer une quelconque "Quatrième République" qui, parce que se reposant sur les mêmes fondements que les précédentes, sera inéluctablement vouée au même sort?
Comme c'est dans l'air du temps, tous évidemment nous promettent la démocratie, la liberté, le respect des droits de l'homme et la mise en oeuvre d'une politique censée favoriser le développement économique. Mais nous savons parfaitement que ce ne sont là que des mots et qu'il en faut davantage pour changer véritablement les choses. Ce dont nous avons absolument besoin est plus encore qu'une révolution, une véritable refondation; et non pas tant sur des "bases nouvelles" que les véritables fondements de notre société, c'est-à-dire, les familles, les clans, les peuples, les régions. La démocratie ne se décrète pas dans l'abstrait au profit de mythiques "citoyens malgaches", elle s'institutionnalise à travers la reconnaissance des droits des organismes communautaires représentatifs à s'exprimer, à fonctionner librement, et aux dépens par dessus tout des prérogatives dirigistes de l'actuel Etat unitariste. C'est aux Merina, aux Betsileo ou aux Tsimihety qu'il faut rendre la liberté et la dignité, non à de prétendus "malagasy" qui n'existent que dans l'imaginaire ou la démagogie intéressée de ceux qui n'aspirent qu'à asseoir leur pouvoir sur l'aliénation générale.
Voilà pourquoi un candidat à la présidence de la république qui ne promet pas de tout faire pour casser définitivement la République malgache ne mérite pas nos suffrages. Seulement, depuis quand le pouvoir accepte-t-il donc de s'effacer de lui-même, de s'auto-détruire volontairement et méthodiquement pour pouvoir rendre leur souveraineté aux nations opprimées?...
Les gouvernants qu'il nous faut!...
Ce qu'il nous faut est en somme plus qu'un Président de la République, des hommes de caractère et de conviction capables véritablement de faire le sacrifice de leurs "carrières" personnelles pour servir une cause susceptible de profiter au plus grand nombre. Nous avons avant tout besoin, non d' "hommes d'Etat" imbus de leur fonction et préoccupés de la préservation de leur discutable autorité mais d'authentiques responsables issus de peuples concrets dont ils assument ouvertement, et l'identité, et les problèmes parce que ce sont aussi, naturellement, les leurs. Seuls en effet des hommes et des femmes de cette trempe sont en mesure de briser une fois pour toute le cercle vicieux de notre déchéance collective. De nous permettre tout simplement d'entrer dans le XXIe siècle la tête haute et, pour une fois, le coeur rempli d'espoir.